A la recherche de vignes sauvages au Japon - la mission Degron

par “Jean-Claude MARTIN, Agro-Montpellier“:http://museum.agropolis.fr/pages/savoirs/vins/

L’année 1863 annonce une terrible catastrophe pour le vignoble européen. Un petit puceron transmis par des vignes américaines importées d’Amérique du Nord, le Phylloxera vastatrix, sévit dans les vignes du sud de la France. Les vignes affectées meurent. Les enjeux sont économiques et sociaux, en raison de la monoculture de la vigne en pleine expansion. Chimistes, biologistes, agronomes se mobilisent. Y compris les sociétés de transport ferroviaire ! La France, première affectée, prend la tête de cette croisade. Elle envoie des missions à l’étranger. Celle vers le pays d’origine, les Etats-Unis, est la plus fructueuse. Mais, fait peu connu, le Japon reçoit lui aussi un français à la recherche de vignes sauvages résistantes au phylloxera : Henri Degron. Sa longue marche dans les vignes du Japon doit sortir de l’oubli.

L’EXPLORATION DE DEGRON AU JAPON, EN 1883
LA CONNAISSANCE D’UNE ESPECE DE VIGNE : Vitis Coignetiae.
LA LUTTE CONTRE LE PHYLLOXERA
L’INTERET ŒNOLOGIQUE DE LA DECOUVERTE DE DEGRON
Références bibliographiques

L’EXPLORATION DE DEGRON AU JAPON, EN 1883
Le Ministère de l’Agriculture français confie à Henri Degron une mission de recherche comparable à celle reçue antérieurement par Viala aux Etats-Unis. Degron bénéficie d’une bonne intégration dans la société japonaise pour avoir passé plus de vingt ans responsable des postes française à Yokohama. Ses connaissances en botanique sont appréciées. Dès 1870, il reçoit une médaille de la Société Nationale d’Acclimatation pour avoir introduit en France une dizaine de plantes jamais décrites auparavant.
Parti de Marseille le 21 janvier 1883, il débarque le 7 mars à Yokohama, grand port près de Tokyo. Après avoir renoué contacts avec les instances politiques, les ministres de la Guerre, de l’Agriculture et des Finances, et obtenu des lettres de recommandation, il se dirige vers le sud, à Kobé. Il examine les vignes étrangères du centre expérimental de In-Nansiruma. Près de Kyoto, à Djiourakou, son attention est attirée par une Vitis vinifera à gros grains noir-rougeâtre ou blancs très sucrés ; il pense à une introduction par les Portugais au XVIe siècle. Près de Nagoya, il repère des vignes américaines introduites à grands frais par le gouvernement japonais. Dans la province de Koshiou, à Kofou, il explore enfin un site de vignes sauvages à petits fruits ; certains scientifiques y voient ultérieurement des Vitis ficifolia ou des Vitis Thunbergii. Des agriculteurs produisent du raisin de table, dénommé Kòshù ou raisin de Kòfu. Cette variété est introduite en France, elle est cultivée dans le Midi par M. de Lunaret, qui l’avait reçue directement du Japon.
Devant ces maigres résultats, Degron décide de se rendre dans la grande île d’Hokkaïdo, alors en phase de colonisation agricole. Il débarque à Hakodate le 7 juin 1883, et se rend, plus à l’est, dans la ville de Sapporo. Avec les moyens rudimentaires de tout explorateur, il choisit de remonter la vallée du fleuve Ishikari. La contrée est très boisée, riche en arbres centenaires de chênes et de châtaigniers.
Degron est récompensé de sa ténacité : il accède à un sanctuaire de vignes sauvages. Plusieurs espèces y poussent en quantité. L’une d’entre elles, pour lui la vigne d’Ishikari, mais scientifiquement Vitis Coignetiae, le surprend par son exubérance. Au confluent de l’Ishikari et de l’Oshikouaï, elle développe une végétation sylvestre, recouvrant des arbres de plus de 150 pieds de haut, son tronc atteint un demi-mètre de grosseur à deux mètres du sol. Cette vigne se retrouve encore sur le plateau d’Horomoï, vers Sapporo, avec une moindre taille. Malgré son abondance et ses fruits, elle n’est pas cultivée. Degron s’y intéresse ; il parvient à cette époque de l’année, à déguster son vin dans un établissement. Les techniques de vinifications sont sommaires, le vin est très chargé en couleur. Un potentiel œnologique existe cependant.
Il poursuit son voyage dans le sud de l’île de Toma-Komaï ; la Vitis Coignetiae est moins fréquente. Il pense y voir des variétés différentes, mais il se peut que ce soient aussi d’autres espèces de Vitis, selon Mouillefert, Pagnucci voire Amurensis du nord de la Chine. Dans la petite île de Sado, il retrouve l’espèce qu’il a découverte à Ishikari. Il relève la grande faculté d’adaptation écologique de cette Vitis capable de pousser entre le 38 et le 44e degrés de latitude nord, au voisinage des neiges dans les hautes vallées d’Hokkaïdo.
Avec tous ses prélèvements de plants, boutures et graines lors de cette mission, il achève son voyage lors de l’arrivée des froids en octobre 1883. Il embarque le 24 novembre 1883, arrive à Marseille le 11 janvier 1884, avec sa collection de 900 plants, pour l’essentiel de vignes d’Hokkaïdo. L’intérêt de cette mission est double, l’un sur le plan de la botanique, l’autre sur celui de la lutte contre le phylloxera.

LA CONNAISSANCE D’UNE ESPECE DE VIGNE : Vitis Coignetiae.
La vigne sauvage qui retient l’attention de Degron se révèle déjà connue par les botanistes. En 1875, M. et Mme Coignet, de Lyon, rapportent des graines au retour de leur voyage du Japon. Ils en donnent à M. Pulliat, vigneron du Beaujolais connu pour s’intéresser aux vignes exotiques. Cette espèce est également référencée, en 1884, dans la Flore japonaise, de Thunberg, comme Vitis Labrusca. Mais, à son retour, Dregon envoie des plants à Planchon, de la Faculté de Pharmacie de Montpellier : celui-ci décide alors de lui donner le nom de Vitis Coignetiae, en reconnaissance au couple lyonnais. L’étude de Planchon porte alors sur une énigme générée par les collections de Pulliat, à Chiroubles et par celle du jardin d’Antibes : la non-fructification des plants issus de semis des graines des Coignet. Grâce à la multiplicité des plants disponibles, Planchon constate que certains sont mâles, d’autres femelles. C’est le cas de ceux de Pulliat. Dès lors, Degron bénéficie ainsi d’une reconnaissance scientifique, en particulier par la Société Nationale d’acclimatation, dont il obtient une récompense.

LA LUTTE CONTRE LE PHYLLOXERA
Deux objectifs sont recherchés : la résistance au phylloxera et la compatibilité lors du greffage entre la vigne porte-greffe et le cépage européen.
Degron envoie une grande partie de sa collecte à Montpellier et le reste au Museum de Paris, aux Ecoles de Grignon et de Versailles. Il satisfait quelques amateurs éclairés également. A Montpellier, Planchon et Foex, Directeur de l’Ecole Nationale d’Agriculture, y reconnaissent des Vitis et des Ampelopsis. Le potentiel de résistance est variable, mais en général insuffisant. Occupés par d’autres espèces d’origine américaine, les botanistes ne poursuivent pas un projet de sélection et d’expérimentation. Les vignes japonaises résistent bien pendant quelques années, mais elles ne fructifient pas. En 1899, il ne reste plus de plants de Vitis Coignetiae. La totalité de la collection de vignes de Grignon est arrachée en 1889. Sa résistance au phylloxera est trop faible en raison de sa nature botanique , proche des Lambrusca. Demeure l’hypothèse d’une utilisation dans les zones où elle exprime sa grande vigueur ; ce que tente Degron avec la Normandie. Degron devient alors le seul dépositaire de ses recherches japonaises. Il s’insurge contre le traitement subi par ses plants dans les centres de recherches. A ses yeux, le site de Montpellier n’est pas le plus judicieux pour accueillir des espèce végétales de pays froids et humides. Ses plantations de Crespières, en Seine et Oise, apportent la preuve, sur le terrain, de son succès. Ainsi, un plant exposé au nord, atteint une longueur de 32,8 mètres, une hauteur de cep de 2,8 mètres ; les fruits y sont nombreux, d’une beauté exceptionnelle en 1889, malgré la sécheresse. Certaines vignes sont franc de pied, entièrement japonaises. D’autres apportent la preuve de la réussite du greffage, avec du Chasselas et du Pinot meunier. La fructification est régulière.

L’INTERET ŒNOLOGIQUE DE LA DECOUVERTE DE DEGRON
Selon une commission de la Société d’Horticulture locale, «les vins faits avec les raisins de M. Degron sont rouges et blancs, excellents et très agréables au goût». En 1900, il obtient une médaille d’argent à l’Exposition Universelle pour ses vins franco-japonais.
Mouillefert, Professeur de Viticulture de l’Ecole de Grignon, fournit une fine description des variétés de Vitis Coignetiae en 1900. «Le vin fait ressemble beaucoup par sa couleur à un extrait de cassis et il en a aussi un peu le goût ; mais ce qui ressort aussi dans ce vin, c’est son acidité et une certaine âpreté, prenant un peu à la gorge. En arrêtant la fermentation, on obtiendrait, en revanche, une liqueur relativement supérieure. Ce vin pourrait être à la vérité employé, en raison de sa richesse en couleur, comme vin de coupage».Mais, dans le même temps, les recherches sur les hybrides producteurs directs explosent dans le Midi, éliminant de fait l’ambition de Degron.
Les recherches de Degron ont donc permis une avancée des connaissances de botanique ; le résultat en viticulture est très réduit. Avant de quitter le Japon, le 22 novembre 1883, il reçoit la Croix de Chevalier de l’Ordre Impérial du Soleil Levant pour les services rendus aux viticulteurs japonais. En France, son souvenir se perpétue dans quelques ouvrages scientifiques d’ampélographie, tel ceux de Pierre Galet, et dans la collection de vignes de l’Institut National de la Recherche Agronomique, près de Montpellier, implantées au domaine de Vassal, à Marseillan (Hérault), où il est encore possible d’admirer Vitis Coignetiae. Qu’en est-il au Japon en ce début de XXIe siècle ?

Références bibliographiques
Degron H. (1900) Les vignes japonaises recueillies sur place et cultivées en France . Bull. Soc. Nat. d’Acclimatation de France.
Galet P. (1988) Cépages et vignobles de France. T I. Dehan, Montpellier.
Mouillefert P. (1900) Les vignes japonaises de Henri Degron Bull. Soc. Nat d’Acclimatation de France.
Kyushu University (1997) Faculty of Agriculture. Database of Grape Genetic Ampelography. P.272

Posted 7 January 05, late evening by jcmartin

Section: french | Category: Histoire | Au Japon

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