Chronique

La Chine et l’Inde supplantent l’Europe

LE MONDE | 28.01.06 | 14h13 • Mis à jour le 28.01.06 | 14h13
L’offre de rachat d’Arcelor par le groupe indien Mittal a pu surprendre en France. Vue de Davos, où la famille Mittal réside pour la durée du Forum économique mondial, il ne s’agit que d’un événement d’évidence, que de la démonstration éclatante d’une évolution entendue : l’Asie a supplanté l’Europe. C’est fait. Cela s’est opéré finalement très vite, dix ans, quinze ans. Mais voilà, ça y est : l’Europe est passée au second plan. Elle est encore grande, grosse, mais elle ne compte plus guère. Le monde était hier dominé par les Etats-Unis et par l’Europe, il l’est aujourd’hui par les Etats-Unis, par la Chine et l’Inde.

Le basculement tectonique sautait aux yeux durant toute la semaine dans les Alpes suisses. L’Europe, sa construction, sa monnaie, son ambition, occupaient toujours une bonne place dans les discussions des “global leaders”, depuis l’origine il y a trente-six ans. Le Forum était d’ailleurs, au départ, une idée européenne, imaginée par le Suisse Klaus Schwab, son fondateur, après la lecture du Défi américain de Jean-Jacques Servan-Schreiber et soutenue par Raymond Barre, alors à Bruxelles. Mais c’est de l’histoire passée. En 2006, l’Europe était quasi absente des débats. Tout juste a-t-on parlé un peu de l’euro, pour dire que les divergences au sein de la zone étaient fortes. Rien sur sa relance constitutionnelle, rien sur sa relance tout court. On a parlé des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde, du pétrole, des inquiétudes géostratégiques créées par l’islamisme radical, des sujets business. De l’Europe, non. De l’Allemagne puisque Angela Merkel a fait le déplacement pour présenter ses réformes. Mais pas de l’Union, comme sortie des écrans radars.
On objectera que cette réunion des grands patrons ne représente que très mal la planète, ses peuples, ses évolutions réelles, ses forces “sociales”. Remarque non fondée : on ne peut se plaindre de la suprématie absolue du capitalisme libéral et dire, en même temps, que ce que pensent ses représentants ne compte pas. La vérité est que l’élite mondiale du capital est en train de zapper l’Europe. A Davos, l’évolution était claire comme l’air de la montagne : Américains, Chinois et Indiens ont dominé par leur nombre et par leur importance. Cela s’appelle un déclin, n’en déplaise aux aveugles et aux politiciens.
Déclin économique, déclin technologique, déclin politique. “Les Etats-Unis et la Chine font plus de la moitié de la croissance mondiale”, a expliqué Min Zhu, économiste en chef de la Banque centrale de Chine. L’Union, qui devait devenir “l’autre moteur” de la croissance mondiale grâce l’euro à côté des Etats-Unis, est réduite à l’état de dépendance. Que la croissance tousse aux Etats-Unis, elle s’enrhume. Le mieux conjoncturel espéré pour cette année ne peut pas cacher que la performance sera la moitié de l’américaine, le tiers de l’indienne, le quart de la chinoise. Le dynamisme n’y est pas, depuis maintenant dix ans.
Jeudi 26 janvier était organisée une table ronde sur le thème de “la nouvelle frontière de la technologie”. Un sujet majeur puisque la première force des changements du monde est précisément la technologie galopante. Cette session faisait intervenir trente-trois responsables de firmes petites ou moyennes que les organisateurs avaient choisi pour être à la pointe avancée dans l’informatique, l’énergie, la biologie. Sur ces trente-trois, on comptait vingt Américains, deux Israéliens, deux Allemands et deux Britanniques. Zéro Français.
La Chine et l’Inde ne se contentent pas de fabriquer de T-shirts et des tôles d’acier de bas de gamme. A l’intérieur, elles accroissent rapidement leurs dépenses de recherche-développement et la formation d’ingénieurs. A l’extérieur, elles commencent à partir à l’assaut des groupes occidentaux pour acquérir des technologies, comme c’est le cas pour Mittal.
L’Europe, elle, réduit les crédits communautaires et les pays membres n’osent pas moderniser les universités et les organismes administratifs rouillés par peur des syndicats. On réalise peu, en France en particulier, l’ampleur de cette course mondiale à la recherche. Il ne suffira pas d’augmenter (un jour) les crédits, tout le monde le fait ! C’est comme d’avoir le Bac, il faut autre chose.
Cette autre chose s’appelle le talent humain. Une guerre mondiale des cerveaux s’est donc engagée. Plusieurs sessions sur ce thème se sont déroulées à Davos : comment attirer les meilleurs ? Universités et firmes indiennes et américaines ont pris des longueurs d’avance. Aucun Français, ni allemand ne participait. Nos meilleurs s’en vont, sans qu’on réagisse.
Exagération ? Dramatisation ? Ivresse des cimes ? L’Europe reste une économie riche. C’est vrai. Vrai aussi qu’il est logique que les deux pays de plus d’un milliard d’habitants finissent par peser lourd. Mais la France, l’Italie, et jusqu’à hier l’Allemagne, n’ont pas tiré les conséquences titanesques de cette percée. La mondialisation et le capitalisme libéral bouleversent tous les équilibres d’hier avec violence. Ou l’on ferme les frontières et l’on relance massivement le transport à cheval, ou l’on s’adapte. Il y aura d’autres Mittal. Il est temps de comprendre que l’avenir n’est pas dans les lamentations nostalgiques mais dans la vitesse, la créativité, la souplesse.

Eric Le Boucher
Article paru dans l’édition du 29.01.06

Posted 22 April 06, late afternoon by olivier

Section: french | Category: General |

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