LA MONDIALISATION DU VIN : UNE ŒUVRE HISTORIQUE EUROPEENNE

Jean-Claude Martin
Montpellier, le 12 juin 2007

En ce début du XXIe siècle, la viticulture française traverse de fortes turbulences attribuées à la concurrence de vignobles situés hors de l’Europe. Face à cette évolution dénommée mondialisation, les vignerons manifestent de fortes inquiétudes, sans en déceler les véritables mécanismes historiques. Car, comme de nombreux autres produits fleurons de l’industrie européenne, le vin peut aussi être perçu comme un axe d’expansion, de mondialisation, initié, maîtrisé et promu par l’Europe, par la France. Contrairement à l’idée dominante actuelle imprégnant les esprits, la mondialisation est un phénomène séculaire depuis l’Antiquité, avec certes des périodes plus favorables à l’expansion ; elle est le fruit de politiques d’entreprises volontaristes, raisonnées, et non le résultat d’une soumission à des forces économiques extérieures, maléfiques au regard des intérêts européens.
Tel est le fil conducteur de cette intervention.
Pour des raisons pédagogiques, la démonstration proposée repose sur une lecture historique des dynamiques autour de trois phases, au sens physique plus que chronologique d’ailleurs : la réception, la création et la diffusion de la viti-viniculture.
En premier lieu, l’Europe reçoit la vigne du Proche-Orient. Elle en devient le creuset historique ; la viticulture s’y concentre comme les historiens européens de la vigne et du vin l’analysent. Cette phase n’est pas l’objet de cette réflexion qui démarre sur la seconde phase, les dynamiques de créations au travers des siècles, particulièrement depuis le haut Moyen-Age, avec un apogée aux XVIIIe, XIXe siècles. Cette remarquable créativité s’exerce dans deux champs, le matériel et l’immatériel, dont la conjugaison assure une extraordinaire vitalité et pérennité, à notre grand avantage. Le premier champ correspond au matériel végétal, les cépages, et aux produits de la vigne issus de pertinentes réflexions, les vins et leurs définitions, leurs origines et leurs élaborations. Le second révèle l’esprit de finesse et de méthode consacré au vin. Il se traduit par la création d’un patrimoine culturel, fondé sur la construction de savoirs et de notoriété. Cette œuvre de longue haleine assure pour longtemps une rente financière dont nous bénéficions encore. La troisième phase est la diffusion de ce patrimoine hors de l’Europe, opération habilement maîtrisée par l’Europe, même si, de nos jours, des signaux extérieurs occultent la profondeur historique de cette dynamique.
Voici le cheminement proposé maintenant, sachant que bien de retours d’une phase à l’autre sont aussi nécessaires pour éviter toute réduction mécaniciste et enrichir la perception de cette conquête méthodique 1.

1 En 1896, à Londres, Paul Valéry expose Une conquête méthodique, pour expliquer le succès industriel de l’Allemagne, face aux inquiétudes de l’Angleterre. Paris, NRF, 1925.

LES GRANDES CREATIONS VITICOLES EUROPEENNES
La production de raisins est fort répandue depuis longtemps dans le Monde, y compris en Chine. Pourtant, c’est en définitive la boisson fermentée qui retient l’attention eu Europe. Toute la construction de la viticulture se consacre à objectif, le vin. Au cours des siècles, se construit donc le concept de vin, et tous les paramètres pour son élaboration et sa qualification. Avec toujours à l’esprit, un souci de valorisation économique sur des bases culturelles.

LE VIN
Sous le vocable de vin est nommée une boisson fermentée obtenue par le traitement de multiples matières végétales agricoles, des céréales, des fruits et donc pas seulement du raisin. Durant des siècles, l’Europe manifeste une grande créativité quant à l’usage de fruits; les recettes abondent, y compris dans les traités sur le vin de raisin. L’Asie privilégie les céréales. La Chine antique apprécie le vin, mais celui issu du riz; comme complément du thé. C’est seulement à la fin du XIXe siècle que la France relie de manière exclusive le vin au raisin; seule, une approche législative peut y aboutir de manière irréfutable (Loi Griffe 1889, puis décret de 1921* ). Le vin est alors une boisson obtenue par la fermentation totale ou partielle de jus de raisin frais. Cette définition est acceptée mondialement par les défenseurs du vin de raisin ; mais subsistent encore des lieux officieusement réfractaires.
Cette contrainte d’exclusivité uvale résulte d’une longue histoire où se croisent des préoccupations publiques de santé humaine, d’hygiène et de sécurité alimentaire. Elle apparaît avec d’autant plus de vigueur que les dimensions économiques et culturelles s’affirment dans les grands courants commerciaux, dans les grandes Expositions Universelles du XIXe, XXe siècles.
Quelles en sont les conséquences ?
Tout d’abord, la définition du vin retenue par le législateur français est très sommaire. Elle ouvre la voie à une industrialisation de la viticulture européenne, en étroite relation avec les progrès scientifiques amorcés à la fin du XVIIIe siècle. Elle soumet le vin à toutes les exigences médicales de la société, en particulier sur la question de l’alcoolisme. Mais, dans le même temps, cette définition, axée sur le raisin frais, nous sensibilise à la question de l’origine spatiale du fruit, et, par ricochet, à l’origine sociale des producteurs de vins. C’est ainsi que notre attention est attirée sur des dimensions identitaires très valorisantes pour les vignerons.
D’où la mise en place progressive de ce modèle européen du vin, à structure binaire : les vins élaborés selon des références industrielles, les vins bénéficiant d’une réelle notoriété séculaire. Ces derniers ont engendré le concept d’Appellations d’Origine Contrôlée, en France, celui de Vins de Qualité Produits dans des Régions Déterminées, en Europe. Concept à la fois combattu et adapté dans les pays non européens !

*Décret de 1921 : art. 1 : Aucune boisson ne peut être détenue ou transportée en vue de la vente, mise en vente ou vendue sous le nom de vin que si elle provient exclusivement de la fermentation du raisin frais ou de jus de raisin frais. Sont également définies les limites en acidité volatile et autres maladies.

LA CONSTRUCTION DU PATRIMOINE VITICOLE
Avant de voir les initiatives dans le domaine culturels, examinons la patrimoine européen sur la vigne, les cépages, et sur les savoirs techniques à la vigne et à la cave.
Les outils pour la production
Du Proche-Orient, après un cheminement terrestre et maritime, de multiples variétés de vigne atteignent l’Europe. Le vin occupant une place remarquable dans les civilisations grecques et romaines, il est logique que la vigne bénéficie d’une grande attention intellectuelle. Cet intérêt se perçoit dans tous les ouvrages des agronomes de l’Antiquité, où apparaissent de longues listes de variétés, accompagnées d’indications qualitatives sur la plante et sur les raisins. Bien peu sont certes utilisables de nos jours, mais le ton est donné pour des siècles.
Depuis la colonisation romaine, l’activité créatrice pour des cépages n’a cessé. Hasards de croisements végétaux, empirisme vigneron, démarche scientifique plus tard, aboutissent à une remarquable diversité qui sert de base à tout l’encépagement actuel. Le développement de la botanique comme science au XVIIIe siècle permet un saut fondamental dans la connaissance et dans l’affirmation de ce patrimoine génétique ; l’ampélographie en est la version viticole. Partout en Europe, les savants se penchent alors sur l’identification des variétés cultivées; de l’ordre est remis dans les nomenclatures locales. En France, ce travail de longue haleine est réalisé par les scientifiques. Retenons Bosc, au Jardin du Luxembourg, l’abbé Rozier, le comte Odart ; en Espagne, Rojas Clemente. Les collections de vignes et les ouvrages se multiplient partout. L’ampélographie scientifique est une œuvre européenne. Elle établit les références incontestables au niveau mondial, de nos jours encore. Mais cette mobilisation de la science assure aussi la valorisation sélective du matériel végétal; elle initie la réflexion sur les aptitudes des cépages en fonction des terroirs. Ainsi, l’Europe bâtit les fondements d’une viticulture mondiale. Cependant, ce patrimoine des cépages universels, mis à la disposition de tous au cours du XXe siècle, est perçu comme source de concurrence par les vignerons européens du XXIe siècle !

La constitution de savoirs techniques à la vigne et à la cave est la deuxième assise patrimoniale. C’est la création d’une culture technique au niveau du vigneron. Depuis les Géoponiques et les agronomes latins, l’Europe dispose d’une longue tradition agronomique. Les traités sur la vigne et le vin abondent. Avec Olivier de Serres, le recours à la science est clairement revendiqué. Bien d’autres suivent sa voie, en particulier l’abbé Rozier. La chimie apporte au vin ce que la botanique avait donné à la vigne. Tous les chimistes célèbres des grands pays viticoles se penchent sur le mystère de la fermentation alcoolique : la controverse de Liebig et de Pasteur nous enseignent l’utilité des croisements de disciplines scientifiques, pour aboutir à la biochimie. Cette mobilisation révèle la grande force de l’Europe lorsque les enjeux sont vitaux pour la viticulture. L’engagement des scientifiques ne cessera pour accompagner ou modérer les choix techniques des vignerons, ce qui leur vaudra bien souvent une faible reconnaissance, hormis quelques figures emblématiques comme Chaptal ou Pasteur.
Ces savoirs techniques vont graviter autour de deux conceptions de l’intervention humaine sur le vin : l’œnologie préventive et l’œnologie curative. C’est un peu une transposition de la médecine humaine héritée de Galien! Car le vin est une boisson ‘vivante’, soumise comme le corps humain à des maladies, à des altérations, à des modifications frauduleuses aussi. Or, avec le développement des échanges, une commercialisation à longue distance, dans des conditions autrefois délicates, le vin est frappé d’altérations gustatives préjudiciables et de maladies le rendant impropre à la consommation. Sans parler de la transformation en vinaigre !
Comment agir ?
L’œnologie préventive consiste à créer les conditions favorables à la vie normale du vin. En 1600, Olivier de Serres en jette les fondements, il insiste sur l’hygiène depuis les vendanges jusqu’à la conservation en barrique. Avec le développement de l’industrie chimique, des produits sont utilisés, leurs doses sont progressivement réduites aux cours des siècles ; tel est le cas de l’anhydride sulfureux. Les matériaux de vinifications sont indemnes de microorganismes. Car Pasteur a permis de détecter toutes les causes de maladies ; ses travaux ont été poursuivis dans cette voie de l’œnologie préventive. La pasteurisation en offre un exemple.

Parallèlement, l’œnologie curative est d’un grand secours dans certains cas. C’est sur elle que se concentrent toutes les craintes et les fantasmes des temps modernes. Car, dans l’histoire des crises viticoles, elle a permis bien des arrangements occultes, par des pseudo-chimistes au service d’intérêts commerciaux en marge de la légalité. C’est ainsi que comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, la mauvaise chimie assure le dénigrement de la science ! Il est plus inquiétant de voir que cette conception, très marginale actuellement, assure le fondement d’une idéologie naturaliste, voire fétichiste, si l’on est sensible à la prose de Colette : « Seule la vigne nous transmet la véritable saveur de la terre» est une belle figure de style, sinon ce propos ne favorise pas beaucoup l’ouverture des esprits vers la science ! Car, que faire de plus avec un tel déterminisme créatif !
La deuxième œuvre est la construction de la notoriété.
Sous le terme de notoriété, nous entendons une valeur qui stimule la curiosité, l’envie de consommer, plus par imitation que par information purement technique. En terme économique, la notoriété est source d’une rente d’autant plus stable qu’elle est bien construite. Or le vin n’est pas confiné à l’univers de l’alimentation et de la santé. Elevé au rang de référence culturelle depuis l’émergence de la civilisation gréco-latine et chrétienne, il est un véritable marqueur social recherché par beaucoup. La notoriété de ses expressions est dès lors une construction sociale et l’appât immatériel pour orienter et stimuler la demande du consommateur.
Comment y parvenir ?
Lorsqu’il étudie le vignoble de Bordeaux, Olivier de Serres est enthousiasmé par l’implication de l’aristocratie et des parlementaires de Guyenne dans l’élaboration des vins. Il en déduit même que la qualité du vin est liée à la qualité du producteur. Situés en haut de la hiérarchie sociale, ces parlementaires passionnés disposent de tous les ressorts pour élaborer, le vin achevé, une notoriété. En 1725, Montesquieu structure bien cette pensée. Viticulteur à La Brède, il se demande avec une malicieuse coquetterie, si ses vins ne doivent pas leur réputation à ses livres, ou, inversement, ses livres à ses vins ! Il devient ensuite l’ardent défenseur des vins de Bordeaux lors de la crise en 1830. La reconnaissance historique de ce vignoble perdure depuis lors, la renommée étant une véritable assurance-vie. Quelle surprise de découvrir, en 2007, à Shanghai, dans les foires aux vins de Carrefour, l’unique magnum de vin français affichant « Baron de Montesquieu – Vin de Bordeaux »!

Le statut du consommateur participe aussi à cette dimension patrimoniale du vin. Les hommes de communication, de marketing, sont à l’affût des préférences impériales ou royales pour asseoir historiquement une réputation originale, et en tirer une plus-value commerciale in fine. Le recours aux grands hommes politiques, comme Jefferson, est de grande utilité. L’impact des élites internationales actuelles est plus ambigu ; la soif d’ostentation de certains, notamment chez les nouveaux riches asiatiques, contrarie cette reconnaissance.
Car le vin puise aussi sa notoriété avec plus d’élégance dans les œuvres de l’esprit, celles qui résistent le mieux au temps. Montesquieu mérite d’être redécouvert dans sa dimension vigneronne. Fixons notre attention sur les grands philosophes du siècle des Lumières qui ont parcouru l’Europe. Locke et Voltaire, par exemple, manifestent un vif intérêt pour les grands vins universels, comme ceux de Muscat. D’autres auteurs s’attardent sur leurs préférences, comme Colette pour les grands crus de Bourgogne. Le vin est vraiment la seule boisson bénéficiant de tant d’attention dans la littérature européenne, prose ou poésie. Toutefois, tous les vignobles ne bénéficient pas du même traitement. Pourtant sétois, Valéry écrit avec sensibilité et légèreté son célèbre poème Le vin perdu, mais il consacre une profonde réflexion sur l’Eau, à la demande de la Source Perrier ! Il ne faut également sous-estimer le transfert de notoriété acquise par tous les hommes de sciences rapidement évoqués ci-dessus.

A partir de la fin du XXe siècle, les références changent, au détriment de l’écrit. Les gens d’image et de son remplacent les gens de lettres ; les médias expriment l’immédiateté des comportements. En toute logique, les acteurs de cinéma occupent une place essentielle. Quelquefois, des vins reliques sont remis en verre, le Muscat de Pantalleria, par Carole Bouquet. Des vignobles et des vignerons sortent de l’ombre, avec Depardieu. Des cuvées apportent un rayonnement bien mérité. Mais le doute de spéculation plane aussi ; s’agit-il vraiment d’une nouvelle étape dans la construction de notoriété ou un événement médiatique pour une mode éphémère ? Le succès du new french claret, mode initiée par les de Pontac à Londres, nous incite à éviter tout jugement personnel.

LA DIFFUSION MONDIALE DU PATRIMOINE VITICOLE : UNE CONQUETE METHODIQUE
Dans l’histoire du vin, l’expansion et la domination de l’Europe s’appuie sur la diffusion de son patrimoine. A chaque époque, les acteurs reflètent les situations politiques et religieuses. Lors de la phase coloniale, les structures religieuses sont en première ligne, de manière volontariste puis par émigration forcée. Ensuite, le développement des sciences permet aux Etats de reprendre la main, en particulier avec les organismes d’enseignement et de recherches. Actuellement, les structures techniques et économiques privées impulsent et orientent cette diffusion des savoirs, en fonction de leurs propres objectifs et selon leur échelle financière.

LES RELIGIONS : DES MISSIONS A L’EMIGRATION FORCEE
Le christianisme assure la pénétration de la vigne en Europe Occidentale, en s’appuyant sur un schéma culturel, la sacralisation du vin. A partir du XVIe siècle, il poursuit ce rôle sur tous les autres continents. Les missions catholiques rayonnent, ce sont les foyers de diffusion du savoir-faire ibérique en Amérique latine, grâce à l’origine des religieux. Les cépages d’Espagne, des Baléares, s’implantent dans les réseaux des établissements agricoles, les vignes locales étant peu appréciées et sauvages. Les grands ordres religieux sont ainsi à l’origine des vignobles du Mexique, depuis la basse Californie sur l’ensemble ouest américain. Franciscains, dominicains et jésuites transfèrent sur tout le continent, et ailleurs aussi, un savoir faire européen, et surtout, un attachement définitif à l’univers du vin. Leur succès est remarquable, malgré les oppositions ponctuelles de la Royauté espagnole, sensible au danger de perte de marché et de concurrence ultramarine !

Vinrent ensuite les tragiques périodes de guerres de religion ou de ségrégation en Europe. Les protestants alimentent un fort courant migratoire à partir de régions viticoles du sud de la France, entre autres. Ils sont détenteurs d’un remarquable savoir faire viticole (voir les écrits d’Olivier de Serres). Par leur passage dans la marchande Europe batave ou germanique, ils s’insèrent dans le commerce maritime international. Les Huguenots implantent des vignobles en Afrique du Sud avec des cépages de qualité, à Constancia notamment. Ils recréent des vins de grande notoriété, à partir de Muscat de Frontignan par exemple. Cet héritage perdure en 2007.

De l’Europe centrale, migrent des populations entreprenantes, dont des juifs austro-hongrois au début du XIXe siècle. Ceux-ci établissent des vignobles du coté est des USA. Leur niveau culturel facilite les relations avec la science, l’ampélographie, et les échanges avec les grands botanistes de Londres. Lors de son séjour aux Etats-Unis, en 1873, Planchon bénéficie de leur aide pour enrayer la crise phylloxérique, les pépinières du Missouri, de Bush et Meisnner, lui fournissent les vignes à greffer, salvatrices des européennes. Collaboration historique toujours discrètement évoquée chez nous !
Pour quel résultat ?
Dans sa description de tous les vignobles du monde, en 1816, Jullien nous éclaire sur l’impact de tous ces transferts de cépage, de techniques, de conception et modèles de vins. Il faut reconnaître, qu’avec une réelle habileté, l’Europe a ainsi imposé à l’échelle mondiale ses références. Ce que reconnaît un érudit œnologue californien actuel et ce que confirme le rayonnement de clones de terroirs. Le meilleur Pinot est celui de Bourgogne, si possible avec un clone ‘Romanée-Conti’ ! De même, le meilleur Cabernet-Sauvignon est celui de grands châteaux du Médoc. Sinon, il a ailleurs un goût de terroir peu apprécié ! De nos jours encore, il faut entretenir, via la notoriété historique, de telles révélations quasi-divines. C’est d’autant plus efficace que cela provient des étrangers ; les ouvrages mangas du japonais Hirokane sont remarquables de persuasion quant à la suprématie de vignobles historiques de Bordeaux et de Bourgogne.

LES ORGANISMES D’ENSEIGNEMENT ET DE RECHERCHES
L’apparition de grands fléaux sur la vigne, l’oïdium puis le phylloxera, amorcent une forte implication des Etats en viticulture. A la fin du XIXe siècle, un souci d’efficacité nationale débouche sur la mise en place de quelques grands centres de formation et de recherches ; depuis lors, en France, Bordeaux, Montpellier et Dijon assurent un leadership. Au début du XXe siècle, l’impact international de ces centres est reconnu par P. Gervais, Président de la Société des Viticulteurs de France et personnalité viticole européenne. Très lucide, il lance un avertissement aux viticulteurs sur l’émergence d’une concurrence des vignobles du Chili, Argentine, Californie et autres, vignobles construits par les Européens eux-mêmes ! Toutes les migrations familiales européennes facilitent les échanges, civilisation et langues étant communes et conservées hors de l’Europe.

Depuis, le mouvement s’est amplifié, les Universités et les Instituts de Recherches du monde viticole sont interdépendantes. Les banques de données et les résultats sont accessibles en temps réel. L’attraction des vignobles dits du ’Nouveau Monde’ assure une grande ouverture d’esprit et de compétences aux étudiants et jeunes diplômés ; avec ses inconvénients aussi.
Les entreprises privées participent de plus en plus à cette diffusion de patrimoine intellectuel. En ce début du XXIe siècle, les sociétés de services, de conseil en viticulture et en œnologie trouvent dans l’internationalisation, une alternative positive à la morosité française et européenne. Quelquefois, le risque de personnalisation atteint un niveau jugé inquiétant, le flying-wine-maker devenant le symbole de l’uniformisation internationale, ou, à l’autre extrême, l’œnologue gourou pour des vins rares et inaccessibles. Les entreprises de fournitures sont également amenées à révéler les subtilités de certains procédés. Citons la tonnellerie française apte à fournir copeaux et autres substances et barriques de chêne de la célèbre forêt de Tronçais. Mais, comme le fit Planchon dans le Missouri, toutes les entreprises en retirent aussi un enseignement fort utile pour le futur. Avec le réchauffement climatique, la connaissance des comportements de la vigne en situation de stress hydrique progresse plus rapidement.
La presse scientifique et technique développée par les sociétés savantes et par les universités diffuse interrogations et connaissances dans le monde entier.

LES GRANDES ENTREPRISES VITICOLES EUROPEENNES Les analyses économiques classiques privilégient une approche en terme de territoire ; elles occultent ou sous-estiment les dynamiques d’entreprises. Or, si les Etats et l’Europe réglementent, voire gèrent le recul de certains vignobles régionaux, les grandes entreprises viticoles européennes sont le fer de lance d’une conquête à l’échelle mondiale. Les succès commerciaux passent par leurs exportations mais aussi, de plus en plus, par des dynamiques d’investissements à l’étranger. Elles suivent à la lettre le conseil d’Olivier de Serres, qui, en 1600, écrit « si n’estes en lieu pour vendre votre vin, que ferez vous d’un grand vignoble.»

Une conquête méthodique
Toutes les entreprises européennes appuient leur stratégie sur un modèle mis au point en Europe après le phylloxera, un modèle industriel, bien défini par des personnes comme Coste-Floret et Augé-Laribé, au début du XXe siècle, techniquement par de grands professeurs de l’Ecole Agronomique de Montpellier, dont J. Ventre défenseur des vineries, ou wineries en anglais, assimilables à des brasseries par leur élaboration de vins sans interruption saisonnière. C’est aussi le modèle scientifique de l’œnologie pasteurienne. Ces entreprises trouvent un grand espace de liberté en matière de développement, sans préoccupation de régulation collective comme en France notamment. Toutes les contraintes progressivement établies par les réglementations nationales et européennes sont absentes : liberté absolue de choix de cépage, liberté d’identification dans la mesure où la santé du consommateur n’est pas menacée. Ainsi, les cépages universels rayonnent dans le monde, mais aussi d’autres confidentiels qui trouvent une renaissance. Tel est le cas du cépage Tannat en Chine, le Malbec ou le Colombard en Amérique latine. Les hybrides interdits en Europe, Seibel ou Vidal, sont subtilement valorisés au Canada, avec les vins de glace. A l’étranger, le nom des cépages peut donc être mentionné sur les étiquettes de tous les vins, ce que l’Europe, et surtout la France, a drastiquement limité, en opposition flagrante avec toute information de traçabilité !
Toutefois, ces entreprises magnifient leur enracinement européen, source indélébile de leur notoriété historique. Leur modèle de reconnaissance par le consommateur est leur marque, élément patrimonial fondamental et non partagé, même si elles affirment leur excellence localement avec les vins ‘icons’. En cela aussi, elles s’inspirent du vignoble de Bordeaux, dont le classement de 1855 des grands crus repose sur la validation d’une pseudo-marque, le nom du château, par le marché, le prix reconnu par les courtiers et négociants. Dans leurs gammes mises en marché, elles structurent une pyramide des vins sur les prix affiché en dollars : « commodity, commercial, premium, ultra premium, icon ». Mais, un système de défense leur est nécessaire lorsque la rente de certains vins est menacée. Dans ces cas, elles construisent un nouveau cadre juridique, base d’une revendication spatiale : par exemple, aux Etats-Unis, les AVA, aires viticoles autorisées, ce qui correspond à une amorce du système des VQPRD, ou même une marque cachant un terroir Ti Kalon, par Mondavi.
Les formes d’expansion
Les entreprises adoptent des formules très variées, leur souplesse de gestion leur permet de s’adapter aux conditions socio-politiques locales .
Certaines entreprises européennes font même le choix d’abandonner toute implantation européenne en terme de production, mais non en terme de recherche. La société Pernod-Ricard mérite une attention particulière. Au second rang des leaders mondiaux en vins et spiritueux, elle désire maîtriser par elle même son propre développement ; avec sa marque Jacob’s Greek, elle détient l’une des toutes premières marques de vin au monde, en valeur, à partir de vins de cépages australiens. C’est aussi l’un des principaux soutiens privés français de la recherche œnologique en France.
D’autres sociétés augmentent leur patrimoine viticole en investissant directement partout dans le monde. La liste est particulièrement longue dans tous les grands pays viticoles européens; ce que certains présentent comme une nouvelle forme de colonisation, mais tout dépend de l’origine du regard ! LVMH est en première ligne en Amérique, depuis l’Argentine jusqu’en Californie. De même les grands noms du Bordelais et de la Bourgogne installent leur propre vision de la qualité des vins. Les grandes familles reprennent même la voie des anciennes « missions religieuses», avec leurs vignobles californiens, chiliens, argentins et autres : Freixenet, Raventos, Rothschild sont les leaders de cette dynamique de création de vins de Cabernets, Syrah et Pinots, largement conçus par les grands oenologues internationaux.
Dans les pays d’économie plus dirigée, les partenariats sont indispensables. C’est le cas de la Chine, avec les joint-ventures. Le négoce européen, y compris la Grande Distribution, prolonge ainsi son activité.

CONCLUSION
Au fil des siècles, l’Europe a construit la viticulture, ses concepts, ses modèles et sa notoriété. La science a permis une assise durable et d’établir l’assurance de qualité. Avec succès, elle s’est engagé dans une conquête d’autres continents, où elle a diffusé ses cépages, son savoir faire techniques et ses approches scientifiques. A partir du XVIe siècle, les fondements religieux ont assuré cette expansion. Mais, au XXe siècle, après la reconstitution post-phylloxérique, la France, et les grands pays viticoles, sont traversés par l’affrontement de deux modèles, l’un industriel, l’autre conservateur avec un attachement au terroir. L’emprise croissante du second modèle, auquel sont attachées, abusivement, toutes les valeurs de qualité, s’accompagne d’une législation de plus en plus lourde. Un des résultats surprenant est l’interdiction de la mention du cépage pour un vin de table sans indication d’origine géographique!
Aussi, est-il logique de voir les entreprises européennes devenir le fer de lance de la mondialisation, recouvrant les marges de liberté propres à leurs stratégies commerciales, stratégie de marque et accès aux consommateurs locaux. Il se pourrait alors qu’elles adoptent la pensée viticole de Montesquieu : « le goût des étrangers varie continuellement, et à tel point qu’il n’y a pas une seule espèce de vin qui fût à la mode il y a vingt ans qui le soit encore aujourd’hui; au lieu que les vins qui étaient pour lors au rebut sont à présent très estimés. Il faut donc suivre ce goût inconstant, planter ou arracher en conformité. »
Mais, l’Europe a t’elle encore une telle vision de la viticulture héritée d’un de ses esprits les plus fins et universellement reconnu? Sinon pourquoi ? Cette dernière interrogation est probablement la plus inquiétante pour bien de vignerons.
Annexe 1
La place de l’Etat dans la filière viticole au début du XXe siècle, chez Roos, Progrès agricole et viticole, 1923, n°12, p.276
Jusqu’aux années 1930, période de création en France de cadres législatifs sut tous les vins, avec le Statut Viticole, et sur ceux de qualité, avec les AOC et l’INAO, la crainte d’un dirigisme étatique frappe les intellectuels viticoles, y compris les scientifiques comme Roos. Directeur de la Station œnologique de l’Hérault dès sa création.
« Je pense que le rôle du législateur n’est pas de s’immiscer dans les méthodes ou les procédés de fabrication d’un produit quelconque. Qu’il édicte toutes les lois de contrôle sur les produits fabriqués, qu’il jugera utiles pour la protection de la santé et de la bourre du consommateur ainsi que pour la répression de la fraude, c’est plus que son rôle, c’est son devoir, surtout quand il s’agit de denrées alimentaires, mais à cela devrait se borner son action. Ce qu’il devrait faire par exemple, c’est intervenir dans la définition de la marchandise appelée ‘Vin’, et notamment établir la limite à partir de laquelle, la valeur alimentaire du produit de la fermentation du raisin frais aurait droit à la dénomination de ‘Vin’. »
La convergence est frappante avec l’optique des institutions anglo-saxonnes actuelles, dont la Food and Drug Administration, le BATF aux USA !

Notes, reférences
• O. de Serres (1600).Théâtre d’agriculture et mesnage des champs.
• En France, en général, la mention du cépage est interdite pour les vins AOC, sauf exceptions; en conséquence, elle a été interdite pour les vins de table ordinaires, en 1973, sauf pour les vins de pays, créneau de moindre contrainte pour le négoce. Voir Les Indications géographiques et les vins : une histoire de stratégies ; J.C. Martin, Progrès agricole et viticole, 2003, 120, n°13-14.
• Vision à compléter par les remarquables travaux de Rastoin et ali., publiés dans les éditions annuelles de Bacchus, publiées par Dunod.
• Montesquieu (1727) Mémoire contre l’arrêt du Conseil du 27 février 1725 portant défense de faire des plantations en vignes dans la généralité de Guyenne. In La Pléiade t. 1.

Posted 20 June 07, early morning by Olivier Silva

Section: french | Category: Conférences |

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