Le monde du vin après «Mondovino»

« Mondovino » nous dit le monde. Le monde du vin, bien sûr. Mais aussi le monde global. Un peu manichéen dans la forme, le film oppose deux mondes, un monde d’expression et de création, d’un côté, celui du terroir, de la tradition préservée (sans être pour autant sclérosée), de la transmission des valeurs du respect des individus et des groupes, du travail achevé, bien fait, du vin comme création et comme œuvre d’art, et, de l’autre côté, un monde d’universalisation du goût, des techniques, des manières d’intervenir et de conseiller (micro-oxygénation pour tous !), un monde travaillé par les experts, les médias qui se placent (grâce à leur puissance) au-dessus des points de vue singuliers et prétendent les organiser. Michel Rolland, Robert Parker, Wine Spectator tissent une trame impitoyable qui aligne, classe, reconnaît, valorise les produits, etc. On ferait tout, quand on est vigneron, pour être « Parkerisé », « Rollandisé », « Spectatorisé » !
Jonathan Nossiter est un homme aimable. Il accompagne chacune des personnes interviewées dans l’expression de ses points de vue. Il ne juge pas. Il rapproche, suggère, sans plus. Jonathan pense, très certainement, que le déploiement (ou le dépliement) des contradictions des intérêts ou autres prises de positions conduit, ou peut conduire, à leur résolution. Rien n’est moins sûr et déjà l’histoire cogne à la porte de Jonathan. Il semblerait que les Bourguignons ne souhaitent pas sa présence sur leur territoire, que Wine Spectator ait l’intention de… etc. Des ennuis ? Non, de la réplique et de la réplique forte a celui qui a suggéré par son film,qu’il serait peut-être possible d’organiser un peu de résistance aux tenants et partisans de l’uniformisation des goûts.
Les positions aimablement critiques, ne sont en rien productives d’effets. Elles sont surtout productives d’ennuis pour celui qui les porte. Jonathan Nossiter aurait pu – dû – radicaliser son propos. Montrer les effets destructeurs pour les viticultures françaises et européennes de la globalisation viti/vini dont est porteur Michel Rolland. Il aurait pu souligner la contre-productivité des interventions de Michel Rolland, faire ressortir les effets marketing des affichages auxquels se livre le triptyque RPWS, c’est-à-dire Rolland, Parker, Wine Spectators. Tout cela n’est pas absent du film mais tout juste esquissé et certains d’entre nous on pu penser que cette faiblesse relative du point de vue critique pouvait même conduire le spectateur sous-informé sur le monde du vin, ses jeux et ses contre-jeux, à des interprétations tout à fait erronées où Rolland, Parker et autres devenaient des personnages acceptables, presque respectables.
Mais il y a plus. Et il nous faut en parler. Jonathan Nossiter ne dit rien, pas un mot, des vins « naturels » et de ceux qui les produisent. Ainsi, la seule représentante du mouvement des vins bio, ou plus précisément de la biodynamie, n’est pas présentée dans le film pour ce quelle fait mais pour ce quelle dit de son amour pour les pieds de vigne. Dommage pour nous et pour Nossiter qui aurait pu, en prenant cette voie, mieux fonder sa lecture critique des vinificateurs tendance « coca-vin », car c’est bien de cela qu’il s’agit : leur ligne à eux, c’est de faire un vin aussi stable que le coca-cola avec des variétés de goût bien maîtrisées, des bouchons hermétiques et des étiquettes bien collées.
Cher Jonathan Nossiter, il nous faut penser à la suite. Avec ou sans toi. Mais, quelle que soit cette suite, un très grand merci. Tu as ouvert, en produisant et en réalisant Mondovino, la première brèche et posé très certainement des repères qui feront date dans la bataille que les vins de terroir, les vins de tradition et les vins naturels vont engager contre les agents de l’internationale universalisante du goût, destructrice de terroirs et de traditions.

Posted 10 December 05, lunch time by olivier

Section: french | Category: Domaines | Chateau Lagarette

|

Copyright Koroli.com | Engined by Txp | Want to write too? | Syndicated by Atom | Rss