LE TERROIR : EXPRESSION DES SAVOIRS LOCAUX ET MODELE D’AVENIR

Débat proposé par Ségolène Lefevre du Convivium Bituriges Vivisques de Bordeaux :

« LE TERROIR : EXPRESSION DES SAVOIRS LOCAUX ET MODELE D’AVENIR »

Intervention d’Yvon Minvielle 
professeur d’Université, ( Université « Pierre et Marie Curie » à Paris), sociologue et vigneron :

« Carlo PETRINI, fondateur de Slow Food dit, à propos de la notion de terroir, « il faut reconceptualiser le concept ». Que veut-il dire ? Qu’il faut, me semble t-il, lui redonner contenu et sens, ne pas l’accepter tel qu’il est aujourd’hui utilisé, en faire un objet de pensée vivant et actuel. Il nous dit aussi que si, sur cette planète, il y a 800 millions de personnes qui ne mangent par à leur faim, il y a, un peu près, 1,6 milliard de personnes (le chiffre est approximatif) qui sont en obésité, c’est dire que l’empoisonnement collectif est en marche !

Il nous faut entendre le message. Il constitue, pour nous, une toile de fond politique extrêmement puissante et forte. Ce n’est pas seulement pour faire chic que l’on se propose, ici, de repenser la notion de terroir, c’est aussi parce que l’on attend de ce vieux mot bien français des éléments de vie et de survie, porteurs.

En Sciences Sociales, la notion de terroir relève de ce que l’on appelle « objet frontière », tout « le monde » s’en empare, historiens, géographes, anthropologues et à chaque fois, les sens attribués sont différents. Il nous faut garder en mémoire que l’idée de terroir a été utilisée par les folkloristes dans des tonalités qui n’étaient pas forcément élogieuses. Elle a été aussi utilisée par des politiques, Maurras, le Maréchal, en ont fait usage (la petite patrie) de même, aujourd’hui, les professionnels du marketing (colloque récent à la Sorbonne « terroir et culture ») en font usage eux aussi.

Dans les sociétés agroalimentaires, chacun y va de son « naturel retrouvé », plus ou moins authentique, et des usages commerciaux qu’il est possible d’en faire. On connaît aussi les usages qui en sont fait dans l’univers politico-administratif : nouveaux découpages, nouvelles constructions, pays, communautés de communes, développement local, etc. Donc, un objet frontière avec des utilisations multiples auxquelles il faudrait consacrer beaucoup de temps pour établir la cartographie des usages. Pour faire et aller à l’essentiel, nous dirons qu’il y a deux tendances : une tendance naturaliste et une tendance culturaliste.

La tendance naturaliste nous dit que le terroir, c’est la nature. C’est quoi la nature ? On ne sait pas trop. Est-ce qu’il y a une nature naturante et récurrente qui était là avant qu’il y ait de l’humain ? Je n’en suis pas sûr ! Mais à écouter les tenants de cette tendance, on pourrait penser qu’il y a une sorte de surdétermination par la nature. Ainsi en Bourgogne, on parle des climats. À tel endroit, quoique l’on fasse, il adviendra « des choses » que l’on peut, avant même qu’elles soient là, penser et nommer. Derrière cette pensée, se dissimule le souci du foncier, « touche pas à mon terroir il a de la valeur ». En Bordelais, si je suis en Pomerol, mon vin sera forcément bon, peu importe la manière dont je vais le travailler et encore plus si je possède un domaine qui a un nom ! Cela va de soi ! Et si tu ose dire que le travail de transformation a plus de valeur que ce que la terre apporte, c’est presque une insulte. Un auteur, Pitte, que certains connaissent ici, dans un livre récent sur Bordeaux et la Bourgogne, nous rappelle qu’il ne suffit pas d’avoir un stradivarius en main pour bien jouer du Mozart. Encore faut-il être en capacité d’exécuter, avec talent, la partition. L’instrument ne suffit pas. Le métier, le travail comptent.

La tendance culturaliste, elle, considère qu’entre nature et culture, on a du mal à faire la part. Un terroir, en viticulture, c’est aussi une terre à vigne. C’est quoi une terre à vigne ? Une terre travaillée par les hommes, depuis des siècles, pour cultiver la vigne et qui du seul fait qu’elle est une terre, où on cultive la vigne, a connu toutes sortes de transformations et aménagements liés à la vigne. Cette « idée posture » a toutes sortes de conséquences, habitudes de travail, utilisations d’outillages, manières de raisonner, etc. Manières de raisonner mais aussi manières de ressentir un terroir. Car le terroir, ce n’est pas uniquement de la culture et du cognitif, c’est aussi du ressenti. Le terroir, espace d’émotions, manières de ressentir les faits et gestes, la qualité d’un paysage, les manières de travailler. Comme dirait Augustin Berque, le terroir, c’est une sorte de coquille, un espace à l’intérieur duquel nous vivons et nous nous construisons.

Dans ce lien entre culture et nature naissent les « savoirs locaux », manières de dire le monde, de l’expliquer et d’agir sur lui. Ces savoirs locaux font parti du terroir. La culture, au sens large, fait corps avec la nature du terroir.

Autrefois, pour qualifier un terroir et les gens qui vivaient sur ce terroir, on nommait les manières de se nourrir et de s’habiller. Aujourd’hui, cela n’a plus beaucoup de sens. Restent les savoirs locaux qui rassemblent manières de penser, d’agir et de ressentir la nature, dont on a appris à connaître les caprices et les colères au fil des ans. Tout cela se transmet, plus ou moins bien, de génération en génération.

Dans l’univers de la viticulture et dans le travail du vigneron, ce qui m’a beaucoup frappé, c’est la place occupée par ce qu’on appelle la techno-science (ressources scientifiques et techniques utilisées pour produire). Leur usage intensif a progressivement écarté, abîmé et condamné les savoirs locaux liés au terroir. Je suis très surpris de rencontrer des vignerons qui ne savent plus vinifier. Certes, ils font toujours un vin « acceptable », accompagné par la techno-science, porté par l’œnologue. Soit mais que va t-il faire cet œnologue ? Quelles sont ses interventions ? Connaît-il seulement le processus de base de la vinification ? Il y a une sorte d’oubli progressif des processus fondamentaux du métier de vinifier. Tout cela est préoccupant. Tout ceux qui s’attachent, aujourd’hui, à un renouveau de la culture du vin sont soucieux de l’art de vinifier. L’art de vinifier, c’est une sorte de corps à corps avec la matière, une matière qui est sentie, ressentie, appréciée, goûtée, touchée, sur laquelle on intervient, avec pour souci premier, de ne pas dénaturer le cours des choses.

Tout ces savoirs font partis du terroir. Le terroir est une entité culturelle qui est faite de savoirs locaux qui se sont construits dans le rapport homme/nature. Ce serait un peu long à expliquer mais sachez quand même que nous qui sommes si fiers de nos différences culturelles, nous ignorons l’exceptionnalité de nos « savoirs vinifier ». Dans bien des pays, aujourd’hui, s’exprime la volonté de sauver les savoirs locaux. Ils sont une garantie pour l’équilibre de la planète. Nous sommes, peut-être, l’un des pays où la techno-science et la chimie ont fait le plus de ravages et pas uniquement dans la viticulture.

Carlo PETRINI, pour le citer à nouveau, dit que les français ont un rapport avec la gastronomie mais également avec la nature qui est à la fois un rapport de mère et de marâtre. Amour et châtiment ! Nous n’acceptons pas, nous refusons de voir certaines réalités alors que les destructions sont en cours. Dans certaines vignes près de chez nous, l’herbe ne pousse plus. Oui, au sens chimique du sens. Il n’y a plus de germes. Les terres sont mortes. Il nous faudrait à l’échelle de nos pays, de l’Europe, des continents, de la planète, une politique de la nature qui, peut-être, permettra de retrouver non pas les équilibres d’avant mais de bâtir les équilibres nouveaux dont nos terroirs ont besoin.

Ce n’est pas une position de passéiste ! L’histoire est en marche. La seule chose que l’on puisse faire, c’est tenter de trouver des équilibres qui ne soient pas trop destructeurs et qui conviennent à nos choix présents. Et pour ce faire, tout en prenant appui sur ce que la science nous apporte pour lire le réel et le comprendre, il est peut-être utile de remobiliser ces savoirs dit d’expérience ou savoirs locaux dont nous sommes les héritiers.
Voilà l’idée simple que je voulais vous faire passer : le terroir ne se réduit pas à une simple histoire de sol ! »

Posted 19 February 07, late morning by Olivier Silva

Section: french | Category: Chateau Lagarette | Conférences

|

Copyright Koroli.com | Engined by Txp | Want to write too? | Syndicated by Atom | Rss