PLANCHON, LE PHYLLOXERA ET LE MISSOURI

Après Olivier de Serres et l’abbé Rozier, cet article poursuit l’histoire des grands scientifiques de la vigne et du vin, trop souvent méconnue. Si le phylloxera a fait l’objet de multiples études, il est utile de rappeler le rôle de Planchon dans ses dimensions internationales.

Jules-Emile Planchon naît en 1823 à Ganges. Son père est un petit industriel, protestant [J.-E..Planchon, par M.-E. Gachon Le Protestant, Journal des Chrétiens Libéraux, 14 avril 1888]. Il étudie à la Faculté de Pharmacie de Montpellier, il obtient à 21 ans son Doctorat à la Faculté des Sciences. Ses compétences sont remarquables en botanique, acquises notamment au célèbre Kew Garden, à Londres, où Hooker lui confie la conservation de l’herbier. Il parle couramment anglais. En 1849-1851, il enseigne à l’Ecole d’Horticulture de Gand, créée par Van Houtte, avant de rejoindre une chaire à l’Ecole de Médecine et de Pharmacie de Nancy. Après son retour à Montpellier en 1853, il devient Professeur à la Faculté des Sciences. Il est également, pendant quelques années, Directeur du Jardin des Plantes de Montpellier. Planchon décède en 1888. Nous retiendrons ses activités dans le cadre de la lutte contre le Phylloxéra et sa défense de la cause entomologique de ce désastre viticole. Son parcours à l’étranger lui donne une ouverture d’esprit et des relations scientifiques bien utiles pour son engagement dans cette lutte contre le Phylloxera.

I – PLANCHON ET LES CONTROVERSES SUR LE PHYLLOXERA

Le Phylloxera arrive en 1865 dans le vignoble du Gard et du Vaucluse, ainsi que dans le Bordelais. La progression s’étend assez rapidement et fait l’objet d’un suivi officiel par le Ministère de l’Agriculture. La mobilisation est générale chez les viticulteurs et les scientifiques. Une série de prescriptions plus ou moins efficaces circule, avec des arguments justificatifs variables selon les lieux et l’état végétatif de la vigne.
Planchon défend l’un des deux grands courants de pensée déterminant la stratégie de défense, à savoir soit une lutte renouvelée annuellement, soit une reconstitution intégrale d’un vignoble résistant comme solution définitive.

L’opposition de deux pensées scientifiques

  • La première approche est très inspirée par une vision médicale dite « physiologiste ou intérioriste » pour laquelle le phylloxera est un simple symptôme d’une maladie de la vigne. Comme lors de l’Oïdium, Guérin-Méneville présente, une fois encore, cette thèse physiologiste jugée peu crédible. A sa mort, cette approche ne sera plus vraiment défendue.
  • La deuxième approche considère que la cause des dégâts, de la mort de la vigne est extérieure, elle est dite « ontologique ». Les observations permettent à Planchon, Lichtenstein et Riley (courant américain) d’affirmer le rôle d’un puceron au cycle de vie aérien et souterrain, le Phylloxéra vastatrix., selon le lieu (Amérique ou Europe), après un brève controverse scientifique, certains croyant voir deux types de puceron.
    Le courant de Planchon et Lichtenstein l’emportera, appuyé à Bordeaux par Laliman. Mais il n’empêche point l’apparition de controverses au niveau des solutions techniques, cette fois.

A la recherche d’actions préventives ou curatives
Deux types de solutions émergent : soit la destruction du phylloxera lorsqu’il s’attaque aux racines, soit planter des vignes dont les racines supportent les attaques du puceron, ou bien encore des vignes dont les racines ont un caractère répulsif pour lui.

  • Dans le premier cas, les initiatives sont nombreuses, encouragées par le Ministère de l’Agriculture. Marès en est la tête de file dans l’Hérault. Chaque méthode révèle une certaine efficacité. La voie chimique repose sur l’injection dans le sol de sulfure de carbone, violent insecticide. La voie physique consiste à noyer l’insecte par submersion ou gêner son développement par un sol sableux. Les résultats ne sont pas toujours définitifs et exigent un renouvellement des traitements selon les lieux. Les vignes rendues puissantes par l’apport d’engrais sont jugées également résistantes en certains lieux.
  • L’autre option est plus permanente. Mais les oppositions y sont nombreuses. La voie biologique consiste à planter de nouvelles vignes analogues à celles que Planchon découvre en Amérique, ou bien greffer les vignes françaises sur des porte-greffes résistants issus de vignes américaines.
    Planchon fait alors preuve d’un grand esprit scientifique, mais il sait adopter un comportement réaliste. Il est cependant affecté par un certain mépris des scientifiques parisiens et des entomologistes. « Loin d’établir entre les divers systèmes de défense contre le Phylloxera des rivalités et des antagonistes stériles, il vaut mieux emprunter à chacun ce qu’il peut donner de bon, en combiner au besoin plusieurs, les renforcer l’un par l’autre, demander à la submersion, à l’ensablement leurs effets utiles, au sulfure de carbone sa puissance insecticide, aux sulfo-carbonates alcalins leur action à la fois toxique et fertilisante, au badigeonnage des ceps la destruction de l’œuf d’hiver, aux vignes américaines résistantes l’appui de leurs racines robustes, et, s’il le faut, le produit trop déprécié de leurs grappes. » [L’œuvre de J.-E. Planchon, Ch. Flahaut, La vigne américaine 1876, p.X].

II – LA MISSION DE PLANCHON AUX ETATS-UNIS EN 1873
A la rencontre de Riley en 1873, entomologiste dans le Missouri
Dès 1869, Planchon est en contact avec Riley, venu d’Amérique pour reconnaître l’identité des insectes dans les deux pays. Plus tard, il part en mission à la demande de la Société d’Agriculture de l’Hérault, des Chambres de Commerce de Montpellier et Sète et du Ministre de l’Agriculture, arrivant à New-York le 29 août 1873 pour achever l’étude sur le phylloxera et l’utilité des vignes américaines. Ce voyage dans sept Etats américains est particulièrement intense, et pénible physiquement, le retour ayant lieu le 16 octobre !
Il est accueilli par Riley, l’un des piliers scientifiques d’une colonie d’origine européenne structurée autour de quelques familles impliquées dans la viticulture, le commerce et l’université, dont les Bush, Husmann, Engelmann. Riley est un entomologiste de premier plan, originaire de Londres et ayant suivi des études en France et en Allemagne. Grâce à ses antécédents scientifiques avec Kew-Garden, Planchon peut établir un premier contact épistolaire avec Riley. Il fait part de ses premières descriptions du puceron, réalisées avec son beau-frère Lichtenstein (Montpellier). Ils confirment l’identité entre le puceron américain et le puceron français; la différence se trouve dans le cycle de vie de l’insecte et non au niveau de l’espèce.

  • Mais subsiste alors la question : pourquoi ce puceron a t’il des effets différents selon le lieu, l’Amérique et l’Europe ? Telle est l’énigme posée aux scientifiques. Riley adopte une vision darwinienne, évolutionniste : en Amérique, un équilibre métastable entre hôte et prédateur est obtenu sur la longue durée, ce qui n’est pas le cas en Europe. Les vignes européennes n’ont pas eu encore le temps de s’adapter !
    Planchon prend le temps de visiter des vignobles du Missouri et surtout s’intéresse aux pépinières Bush, à Bushberg, qui publie un Catalogue à la fois outil commercial mais aussi pédagogique (Manuel de Viticulture). Louis Bazille en fait une traduction, sur laquelle veille Planchon. A son retour, Planchon acquiert la conviction que la solution passe par les vignes des Etats-Unis.

Au retour, des recommandations de plantations mal perçues

  • Planchon n’est pas un œnologue, c’est un botaniste avant tout, qui étudie aussi les Vitis labrusca, aestivalis, cordifolia, rotundifolia… « L’intérêt qui s’attache à ce moment aux vignes américaines tient moins aux qualités intrinsèques de leurs produits qu’à ce fait très important pour nous, que plusieurs cépages échappent au Phylloxera, ou du moins résistent plus ou moins aux attaques de cet insecte. » [p.159] Planchon émet une préférence pour Vitis riparia et v. rupestris, qui lui paraissent mieux adaptées à l’Europe. Il recommande l’adoption de variétés américaines, dont Herbemont, Jacquez, mais apparaissent des problèmes de qualité. De plus, en cas de greffage, le vigneron doit faire preuve d’habileté, sans compter par des problèmes d’affinité entre américain et français (déjà !)
    Les manœuvres de marginalisation sont très nombreuses. L’une des plus inattendue vient de la famille Marès. « J’aimerais à voir des journaux dont la publicité est très grande plus empressés de répandre les procédés de guérison applicables aux plants de notre pays, que de vanter outre mesure l’emploi des plants américains, qui n’en sont encore qu’à leur période d’essais intéressants, et qui ne pourrait être adopté en grand sans imprudence. » déclare Léon Marès au Congrès de 1874. Car, estime t’il, la solution préconisée par Planchon, amène une grande terreur chez les vignerons, devant l’ampleur de la reconstruction. Il rappelle la théorie de son frère Henri : « La vigne étant ainsi empoisonnée et débilitée par l’insecte, les sulfures alcalins auraient pour effet d’une manière générale de combattre le poison, de guérir la vigne, de panser ses plaies pour ainsi dire ; de servir, en un mot, de remède et d’antidote ; les engrais seraient ensuite nécessaires pour reconstituer la vigne guérie, mais épuisée. » [Congrès Viticole International, séance 26 octobre 1874, p.30-39].
    Mais, les préconisations de Planchon se répandent. Depuis 1870, Bush envoie des boutures à Montpellier, Marseille et Bordeaux. En 1877, les établissements Blouquier et Leenhardt, de Montpellier, reçoivent les souscriptions pour commander les vignes américaines des Pépinières du Bushberg (Missouri). Les viticulteurs français ont accès à un assortiment de plants de premier choix. Le Catalogue Illustré de MM. Bush et fils et Meissner, traduit en français par Louis Bazille et Planchon, fournit les renseignements utiles sur les vignes américaines. Il est accessible à Montpellier (Coulet), Paris (Delahaye) et Bordeaux (Ferret).
    Alors que l’Ecole Nationale d’Agriculture de Montpellier établit son identité viticole sur la question phylloxérique, de nombreux congrès ont lieu sur tout le territoire français. Planchon, qui n’est pas viticulteur comme le souligne Foex, s’associe au célèbre ampélographe de Chiroubles (Beaujolais) V. Pulliat, pour fonder une revue La vigne américaine, en 1877. Avant sa mort, il examine les découvertes de Degron au Japon, parti dans le même esprit que le sien, dix ans après ; il attribue le nom de Vitis Coignetiae à l’une des vignes sauvages découvertes.

Une reconnaissance spécifique dans le Midi
L’analyse historique sur le rôle de Planchon interroge sur la dynamique du bouleversement technique généré par le Phylloxera. Pourquoi Planchon a t’il vécu autant de résistances? Un regard sur sa personne peut fournir quelques éléments de réponse. Issu d’un milieu non viticole et socialement modeste, Planchon est confiné au rôle de savant, « atlantique », et aux relations avec les élites viticoles américaines. Sa reconnaissance à ses « amis de Saint-Louis » ne serait-elle pas empreinte d’un certain idéalisme admiratif : il est sensible à la qualité professionnelle des pépiniéristes et des négociants en vigne, fondée sur une appréciable impartialité. Les travaux scientifiques d’Engelmann et de Riley sont jugés originaux de grande valeur. Sa dernière phase de l’introduction au Catalogue des vignes américaines, de Busberg, édition française de 1885, ne pouvait laisser indifférents ses compatriotes locaux : « Honneur donc et remerciements aux Ampélographes de Bushberg ! leur travail est la base solide sur laquelle l’expérience de l’Europe, unie à celle de l’Amérique, édifiera peu à peu la connaissance scientifique et pratique des vignes américaines »
Dépassant le cadre local, Planchon apparaît comme un précurseur des collaborations scientifiques avec les Etats-Unis. Mais, en même temps, il se démarque de l’esprit ambiant en France, en reconstruction après la guerre de 1870 contre la Prusse, dont sont originaires ses correspondants américains. Dans le Midi, le félibrige chante la pureté de la race latine. Notamment sous la bannière du poète provençal Frédéric Mistral. De plus, il n’appartient pas à la nouvelle Ecole Nationale d’Agriculture de Montpellier, fer de lance officiel de la lutte contre le Phylloxera, où d’autres prennent le relais, en particulier les Directeurs Foex et Viala. Dans sa note intitulée « L’œuvre viticole de J.-E. Planchon », Foex tient certes des propos élogieux, mais passe sous silence le poids scientifiques de ses relations acquises lors de son voyage dans le Missouri, pour affirmer, de manière elliptique : « On ne saurait cependant blâmer Planchon de n’avoir pas vu plus loin : la constatation de degré de résistance était fort difficile dans les régions qu’il parcourait ».
En septembre 1878, le Gouvernement français le délègue à Berne pour conduire les négociations sur une Convention Internationale sur le Phylloxera, étant membre de la Commission Supérieure du Phylloxera. Cela l’amène à constater la lenteur administrative française, avec ses lois et règlements ; ce que relève Foex : « On peut en effet se demander ce qu’il serait advenu si l’œuvre de reconstitution de notre vignoble, commencée dix ans plus tôt, avait permis au commerce français de pourvoir à ses besoins sans recourir un seul moment aux vins d’Espagne et d’Italie et à son corollaire, le vin de raisins secs. Que de difficultés contre lesquelles la viticulture française se débat depuis des années eussent été ainsi évitées ! »
La reconnaissance est largement établie au niveau international, nos jours encore, en particulier en Angleterre et aux Etats-Unis. Artistiquement immortalisé par de multiples sculptures dans des lieux publics et universitaires.

JC MARTIN

Références bibliographiques

Bush et fils, Meisnner. Catalogue des vignes américaines, de Busberg, édition française de 1885
Flahaut Ch. (1876). L’œuvre de J.-E. Planchon, La vigne américaine, 1876
Foex G. (1894) L’œuvre viticole de J.-E. Planchon. Rev. Viticulture, T II, n°51, p. 537-546
Planchon J.-E. (1868). Rapport de M. Bazille, Planchon et Sahut sur la nouvelle maladie de la vigne. Bull. Soc. Centr. Agri. Hérault, année 1868, p. 416-417
Planchon J.-E. (1875). Les vignes américaines, leur culture, leur résistance au Phylloxera et leur avenir en Europe. Montpellier, C. Coulet, 1875/

Posted 19 October 06, early evening by olivier silva

Section: french | Category: Histoire |

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